L’EIGS reprend en quelques mois la région de Ménaka au Mali

Des combats opposent depuis le début de la semaine du 07 mars 2022 les djihadistes de l’EIGS au MSA et au Gatia. Les affrontements se déroulent dans l’est de la région de Ménaka au Mali, près de la frontière avec le Niger entraînant la mort de nombreux villageois. De plus, plusieurs villages des environs de Gao ont été ciblés. Entre 300 et 500 personnes ont été tuées, principalement des civils. C’est le bilan le plus lourd jamais enregistré depuis le début du conflit. C’est bien la preuve que ce groupe djihadiste cherche à contrôler la région du nord-est du Mali.

Alors que la France se retire du Mali et ne peut plus apporter son soutien aux FAMa, la région de Ménaka est actuellement sous la pression de l’EIGS qui multiplie les exactions contre les civils. Seuls ces deux groupes armés signataires des accords d’Alger se sont opposés à lui. Mais depuis le mercredi 15 juin, un processus désormais bien rôdé s’est mis en place. A mesure que les soldats français de la force Barkhane se désengagent, les supplétifs russes de l’armée malienne investissent leurs bases. Ce type de réponse pourrait avoir des chances de succès si les négociations entre le JNIM et le gouvernement malien aboutissent sur un accord durable. Notons que ces dernières sont considérées par l’EIGS comme une trahison aux valeurs du djihad, qualifiant les combattants du JNIM d’apostats et provoquant ainsi plusieurs défections dans leurs rangs ( voir notre article : Djihad au Sahel, le conflit s’instaure entre le JNIM et l’EIGS).

Les attaques djihadistes se concentrent sur la zone d’influence de l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) dite des «trois frontières». Elle est le théâtre de combats entre les djihadistes et les anciens rebelles touareg depuis plusieurs années. Ces groupes mènent des attaques sanglantes et ciblent régulièrement les civils qui en sont les otages.

A Tamalat le mardi 08 mars 2022, puis Inchinane le mercredi 09, ces deux positions tenues par le MSA et le Gatia, ont été attaquées par 200 à 300 motos montées généralement par deux djihadistes de l’EIGS venus du Niger voisin. Forcés de se replier, les miliciens finissent par recevoir des renforts.  Pour l’instant l’armée malienne n’a pas pris part aux combats. Aucun chiffre précis n’a été communiqué concernant les pertes humaines, mais on parle d’une quarantaine, voire dans certains combats d’une centaine de civils exécutés y compris des femmes. De nombreuses familles ont fui les combats vers des campements ou des localités alentours.

EIGS reprend Ménaka

Depuis, les hommes de l’EIGS mènent une série d’attaques meurtrières lors desquelles ils frappent sans distinction. Après les villages de Tamalat et d’Inchinanane, ils ont attaqué Anderamboukane, tuant encore des centaines de civils. Tous les villages pris pour cible par l’EIGS sont pillés, les commerces, les vivres et les véhicules trouvés sont saisis ou incendiés. Des sources locales et humanitaires évoquent des bilans allant de 300 à 500 morts et des milliers de personnes déplacées. Le but de ces attaques dans la région est de reprendre des positions et de semer à nouveau la terreur en assassinant, détruisant les biens, et poussant les populations à trouver refuge ailleurs. Ils enlèvent des villageois, saisissent également le bétail et privent les populations d’accès aux points d’eau et aux puits. Ce groupe sévit surtout dans la région de Ménaka à cheval entre le Niger et le Mali. Selon le porte-parole du mouvement armé Gatia, les quatre cercles de la région de Ménaka se sont vidés de leur population. On parle de 90.000 personnes déplacées. ُEn trois mois, plus de mille civils auraient été tuées dans la zone dite des “trois frontières”, zones où les symboles de l’Etat ne sont pas présents. Ceux qui n’ont pas rejoint Ménaka ont fui vers le Niger voisin. Au total, 30 000 des 120 000 habitants de la région auraient été contraints de fuir. Selon des témoignages distincts recueillis sur place, dans cette localité et ses environs, plusieurs femmes auraient été violées, assassinées ou jetées vivantes dans les puits.

D’autre part, plus de 130 civils ont été tués au cours du week-end du 18 au 19 juin dans la région. Au moins quatre villages ont été attaqués simultanément par des djihadistes. Des élus locaux et plusieurs témoins évoquent un bilan d’au moins 130 villageois tués par des hommes armés qui les accusent de complicité avec les mercenaires russes du groupe Wagner. Cette tragédie a commencé dans la journée de samedi 18 juin 2022 lorsque des groupes armés sont arrivés dans les villages de Dialassagou, Dessagou et Dianweli pour incendier les boutiques et assassiner les villageois accusés de collaboration avec des éléments du groupe russe Wagner. Elle s’est poursuivie le lundi 20 juin matin provoquant la fuite des civils qui ont eu peur que leur village soit le prochain sur la liste des attaques menées par les groupes armés. Or les deux villages ne sont qu’à cinq kilomètres de la région de Bandiagara, un chef-lieu devenu une zone militaire.

Selon plusieurs sources, c’est l’assassinat d’un officier du MSA, le 1er mars 2022, qui aurait constitué l’élément déclencheur du nouveau cycle de violences. En effet, en guise de représailles, le mouvement a bloqué certains accès à Tamalat aux djihadistes, lesquels ont répliqué en attaquant la localité. De plus, depuis l’an passé, l’EIGS fait face à un regain de tensions avec le JNIM, notamment autour de Tessit, et subit une très forte pression de la part de la force française Barkhane. Ce dernier incident n’a été qu’un prétexte pour mettre le feu aux poudres.

Notons que depuis plusieurs mois, l’EIGS essuie d’importants revers, et plusieurs de ses hauts cadres ont été éliminés. Par cet accès de violence, malgré cette attrition, le groupe montre qu’il se reconstruit et se réorganise. Pour cela, il frappe avec violence et sans distinction. La zone frontalière entre Ménaka et Tahoua est une zone d’influence et un terrain de rassemblement de l’EIGS. Le groupe réaffirme et étend son influence dans la zone pour s’assurer la liberté de circulation ainsi que l’accès aux marchés et aux ressources.

A l’heure où elle a obtenu le statut de « Province du Sahel » par l’organisation centrale de l’État islamique, l’EIGS entend désormais réaffirmer son autorité régionale sur cette zone. Notons que ses rivaux du JNIM lui disputent une partie de la zone libérée par les forces françaises.

La composition des groupes terroristes est constituée de chefs djihadistes Touaregs, peuls et arabes issus du Sahel et du Maghreb. L’étendue de la représentation ethnique et géographique a créé l’illusion d’un groupe unifié à l’influence grandissante. En réalité, les intérêts, l’influence territoriale et les motivations de chacune de ces factions sont dès le départ très diversifiés. Les différents désaccords et affrontements entre ces groupes armés sont d’abord de type communautaire. Notons également que c’est la même sorte d’affrontements entre ces groupes et certains éleveurs peuls, originaires du Niger, qui rythment le quotidien de cette région de Ménaka depuis des années

Les buts et les méthodes d’action des groupes demeurent également différents. Prenons à titre d’exemple les deux principaux. Si les objectifs de l’EIGS sont en premier lieu politiques, ceux du JNIM visent clairement la diffusion violente de l’interprétation de l’islam et le changement de la structure sociale.

Fin janvier 2022, le JNIM abandonnait certaines de ses positions au profit des FAMa et de leurs nouveaux partenaires tandis que l’EIGS en profitait pour occuper à nouveau certaines zones

Le 4 février 2022 au soir, un affrontement éclate entre le JNIM et l’EIGS à Fitili. Le 5 février 2022, sur le front nord de Tessit, une attaque du JNIM tue 4 personnes de la communauté peule du village de Toubani. Elles sont accusées de collusion avec l’EIGS. Dans le Gourma malien et le sahel burkinabé, les relations entre les groupes armés liés aux organisations extrémistes de Al Qaida et de l’Etat islamique sont de plus en plus tendues. Cette situation est née du transfert des combattants entre les deux organisations extrémistes et l’occupation du terrain par leurs katibats. Un chef d’une katibat, Oussa Moumini, a quitté l’EIGS avec tous ses combattants pour joindre le JNIM. De plus, il a interdit aux combattants de cette organisation de venir sur la zone qu’il occupe, dans le gourma malien. De leur côté, pour empêcher toutes défections, les chefs des katibats de l’EIGS ont interdit à leurs combattants d’écouter les audios dans lesquels Amadou Koufa émet des prêches. Ces événements ajoutés à d’autres marquent le début de la fin de la cohabitation pacifique entre Al Qaida et l’Etat Islamique dans le Gourma malien et le nord du Burkina Faso.

Un autre pays de la région est particulièrement visé ces temps-ci par ces crises multiples. Ainsi, le Burkina Faso, qui, comme le Mali, a été le théâtre d’un coup d’État militaire et qui suscite l’intérêt de la Russie, voit les attaques djihadistes se multiplier sur son sol. La dernière en date s’est déroulée dans le village de Seytenga, durant la nuit du 11 au 12 juin 2022, entraînant la mort de plus de 50 de ses habitants.

Dans le but de la recherche de la paix au Mali, les administrations locales et nationales peuvent profiter des querelles intestines et de la rotation constante des chefs militaires djihadistes en offrant aux combattants des voies de sortie hors des groupes islamistes militants. Pour avoir des chances de succès, Il faudra pour cela renforcer les pratiques visant à encourager les défections, tout en leur proposant d’autres options à la fois plus valorisantes et plus rassurantes. Les programmes d’amnistie et de réintégration ont joué un rôle significatif dans l’affaiblissement du groupe salafiste pour la prédication et le combat en Algérie et des politiques similaires ont affaibli les rébellions islamistes ailleurs. Si les gouvernements peuvent garantir la sécurité et offrir d’autres perspectives, les combattants pourraient admettre qu’il vaut mieux rendre les armes.

Cependant, la tâche est rude. En effet, certains habitants de Ménaka et d’autres de la région ont fini par être séduits par l’aide apportée par les djihadistes qui ont profité de l’absence de l’Etat. Ces groupes ont développé cette capacité à offrir un nouveau contrat social aux populations. Une proposition qui est basée sur plus de justice sociale et d’équité. Ces deux précieux ingrédients transforment la population en un terreau fertile au recrutement en faveur du Djihad.

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