Date : 12 Feb 2026
Terrorisme au Nigeria : comment Lakurawa devient un acteur au Sahel
Chapitre I : Aux origines de Lakurawa : de groupe d’autodéfense à acteur armé contesté
Chapitre II : De l’ombre à la menace ouverte
Chapitre III : Alliances régionales et réponses internationales
Lakurawa, groupe armé basé au nord-ouest du Nigeria, illustre comment des milices locales peuvent évoluer en acteurs transfrontaliers puissants. En lien directs avec plusieurs autres groupes du Sahel, le mouvement représente une menace croissante pour la sécurité régionale.
Aux origines de Lakurawa : de groupe d’autodéfense à acteur armé contesté
Le nom Lakurawa, qui signifierait « les recrues » ou « les nouveaux membres », désigne une formation dont les contours demeurent partiellement flous. Selon l’expert en lutte contre l’insurrection Zagazola Makama, le mouvement aurait été fondé en République du Niger en 1997. Murtala Ahmed Rufa’i, professeur d’études sur la paix et les conflits, situe quant à lui ses premières activités vers 1999 dans le sud du pays, à proximité de la frontière avec l’État nigérian de Sokoto. Bien que ces éléments restent difficiles à vérifier de manière indépendante, ils suggèrent un ancrage ancien dans cet espace transfrontalier marqué par la mobilité pastorale et la faiblesse du contrôle étatique.
C’est toutefois en 2017 que l’organisation apparaît véritablement au Nigeria. Dans les districts de Gudu et de Tangaza (État de Sokoto), elle aurait opéré avec l’aval de certaines autorités locales comme force d’autodéfense contre le banditisme et les vols de bétail qui se multipliaient depuis 2011. Selon John Sunday et Ezanwa E. Olumba, son déploiement aurait répondu à la demande des chefs des districts de Balle et de Gonzono, avec l’appui d’Alhaji Bello Wamakko, alors président de la MACBAN, organisation représentant les éleveurs. Dans un contexte de recrudescence des violences rurales et d’insuffisance des forces de sécurité, cette formation était alors perçue par une partie des communautés comme un rempart contre les groupes criminels.
Mais dès 2018, la situation évolue. Selon Abubakar Lamido, secrétaire de la MACBAN, les membres de Lakurawa multiplient les prêches sur les places publiques, intimident certains responsables religieux et infligent des châtiments corporels à des habitants accusés de comportements jugés « non islamiques » (notamment lorsqu’ils jouent de la musique ou dansent). Toujours d’après lui, ils suivent également les campements peuls nomades (ruga), contraignant les éleveurs à verser des taxes sur leur bétail sous couvert de zakat, montrant ainsi une volonté d’exercer une forme d’autorité parallèle sur les communautés locales.
La rupture intervient fin octobre 2018, lorsque des habitants de Tangaza se soulèvent contre leur présence. En l’espace d’un an, Lakurawa est passé du statut de groupe d’autodéfense toléré à celui d’acteur armé contesté. L’expérience montre à quel point confier la protection des populations à des factions armées non encadrées peut échapper à tout contrôle et déstabiliser la vie dans la région.
De l’ombre à la menace ouverte
Après sa rupture avec la population en 2018, Lakurawa amorce sa transformation en force armée offensive. Des témoignages recueillis dans la région évoquent d’abord des actions sporadiques, suivies d’une attaque contre une base militaire nigériane à Gudu en 2020, marquant le début de sa montée en puissance.
Fin 2023, Lakurawa avait commencé à fonctionner de manière plus ambitieuse et expansionniste dans la zone, étendant son influence à de nouvelles communautés. Mais c’est en 2024 qu’il attire une attention médiatique internationale. Le 5 novembre, le vice-gouverneur de Sokoto, Idris Gobir, alerte publiquement sur la présence de Lakurawa dans plusieurs zones de Tangaza, Gudu, Ilela, Silame et Binji, évoquant un arsenal sophistiqué et les activités criminelles croissantes du groupe. Quelques jours plus tard, l’attaque sanglante de Birnin-Kebbi, connue sous le nom du « drame de Mera », fait 17 morts et s’accompagne du vol d’une centaine de têtes de bétail, marquant la volonté de la faction d’étendre son influence au-delà de Sokoto.
Entre décembre 2024 et janvier 2025, Lakurawa franchit les frontières avec des attaques documentées à Malanville (Bénin), Gaya (Niger) et Tafouka (Niger), où quatre soldats nigériens sont tués. Selon le porte-parole militaire nigérian, le major général Edward Buba, cette progression est liée à l’instabilité dans les États voisins du Mali et du Niger, qui facilite la circulation des combattants et des armes.
En parallèle, le gouvernement nigérian annonce avoir détruit 22 camps de Lakurawa dans l’État de Sokoto, lors d’une opération de riposte.
En janvier 2025, les autorités nigérianes les classent officiellement comme organisation terroriste. Le juge James Omotosho étend l’interdiction à des formations similaires dans le nord-ouest et le centre-nord, donnant aux forces de sécurité des pouvoirs renforcés pour mener des arrestations, poursuites, gel des avoirs et surveillance accrue.
Malgré cette désignation, la violence se poursuit. Entre mars et décembre 2025, les combattants multiplient les raids. Birnin Dede et six villages frontaliers avec le Niger sont attaqués en représailles à la mort de leur commandant, tué par les forces de sécurité dans la zone. Le village de Kwallajiya, à Tangaza, est frappé lors de la prière de l’après-midi, tandis qu’un convoi officiel est pris en embuscade à Babana-Luma et qu’une patrouille mixte subit de lourdes pertes à Goubey. Ces opérations démontrent ainsi la capacité de Lakurawa à frapper aussi bien les forces de sécurité que les populations civiles dans un espace désormais élargi.
Dans le paysage sécuritaire nigérian, Lakurawa apparaît comme l’un des acteurs armés les plus préoccupants de la région. Il se distingue de Boko Haram et de sa branche sécessionniste, ISWAP – principalement actif dans le nord-est – par son ancrage territorial et ses liens avec certains milieux pastorales. Mahmuda, mouvement actif dans l’État de Kwara, à la frontière béninoise, partage certaines méthodes coercitives, mais demeure moins structuré et moins offensif que Lakurawa, qui combine criminalité organisée, attaques contre les forces de sécurité et contrôle territorial.
Alliances régionales et réponses internationales
Aujourd’hui, Lakurawa compte entre 200 et 300 membres, des hommes âgés de 18 à 35 ans originaires du Mali, du Tchad, de la Libye, du Niger et du Burkina Faso. L’organisation a également engagé un processus de recrutement local dans la région de Sokoto, utilisant des incitations financières pouvant atteindre un million de Naira afin d’attirer les jeunes recrues, en complément de son discours idéologique, selon Zagazola Makama.
Plusieurs autorités nigérianes, américaines et médias internationaux considèrent désormais l’affiliation de Lakurawa à l’État islamique, via sa branche sahélienne, l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS). Chris Dayton, analyste du terrorisme mondial, estime que l’émergence de Lakurawa s’inscrit dans l’expansion régionale de l’EI, le nord-ouest nigérian constituant un couloir stratégique depuis le Niger jusqu’au bassin du lac Tchad. Le dernier rapport S/2025/482 du Conseil de Sécurité des Nations Unies corrobore cette analyse, soulignant que Lakurawa a maintenu des bases dans les régions de Dosso et Tahoua (Niger) et opère à partir de zones forestières dans plusieurs districts du Sokoto et de Kebbi. Selon eux, le groupe est dirigé par Namata Korsinga, ancien adjoint de l’émir de l’EIGS à Tahoua, tandis que d’autres estiment que Habib Tajje commande les opérations dans les deux États nigérians.
Cependant, l’affiliation exacte de Lakurawa reste débattue. Certains chercheurs, nigérians et internationaux, le rapprochent du JNIM, soulignant l’usage de méthodes opérationnelles similaires et évoquant la possible participation d’éléments du JNIM lors de ses premières incursions au Nigeria. Cette ambiguïté offre au JNIM l’opportunité de renforcer sa visibilité dans la région. Par ailleurs, les forces de sécurité nigérianes observent des interactions ponctuelles entre Lakurawa et ISWAP, notamment avec des mouvements de combattants entre les deux organisations. La récente attaque de l’EIGS contre l’aéroport de Niamey, au cours de laquelle des combattants ont été entendus s’exprimant en haoussa et en kanuri – langues parlées respectivement dans le nord-ouest du Nigeria et le bassin du lac Tchad – semble confirmer l’existence de liens transfrontaliers, plaçant Lakurawa au cœur d’un réseau plus vaste reliant le nord-est du Nigeria et le Sahel.
La persécution de populations chrétiennes et les violences contre les civils ont attiré l’attention internationale. Le 25 décembre 2025, les États-Unis ont mené des frappes approuvées par le Nigeria sur des camps de Lakurawa dans l’État de Sokoto, qualifiant l’opération de ciblage contre la « racaille terroriste de l’EI ». Des responsables locaux rapportent des dégâts sur certains camps, mais le bilan exact reste incertain.
Pour l’avenir, plusieurs scénarios se dessinent. Lakurawa pourrait renforcer son ancrage dans le nord-ouest du Nigeria et servir de relais opérationnel pour l’EIGS dans la région, tout en continuant à tisser des liens avec d’autres groupes actifs dans la zone. À l’inverse, la pression militaire accrue, conjuguée à une coopération régionale plus étroite, pourrait fragiliser sa structure, provoquer des scissions internes ou entraîner un redéploiement vers des zones frontalières moins contrôlées du Sahel. L’évolution dépendra en grande partie de la capacité des États concernés à coordonner leurs réponses sécuritaires tout en traitant les facteurs locaux de vulnérabilité.
Photo par Abiodun Jamiu / AFP via Getty Images.
À l’échelle du Sahel, cette dynamique rappelle que la menace n’est pas isolée : de nombreuses milices armées se sont formées ces dernières années, souvent pour défendre leurs territoires, mais pour survivre, elles doivent souvent s’appuyer sur l’acceptation des communautés locales et tisser des alliances opportunistes avec des acteurs régionaux, y compris parfois des groupes terroristes.