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La montée en puissance d’Ansarul Islam au Burkina Faso

Longtemps épargné par les groupes armés actifs au Sahel, le Burkina Faso est confronté à des attaques de plus en plus fréquentes et meurtrières visant en particulier la partie nord du pays. Si l’insécurité résulte en grande partie d’une extension du conflit malien, la crise au Nord du Burkina révèle une dynamique sociale qui lui est propre. L’arrivée des éleveurs peuls originaires du delta intérieur du Niger conduit à l’éviction des agriculteurs sédentaires. Il faut aussi prendre en compte les déplacements de la population dus aux conflits régionaux. Cela aboutit à la création d’une nouvelle organisation sociale. Des groupes majoritairement peuls entrent en lutte armée contre un pouvoir central dominé par les Bambara au Mali et par les Mossi au Burkina. C’est dans cette atmosphère de tensions ethniques que le groupe armé Ansarul Islam prend de l’importance au Burkina Faso.

Ce groupe est à l’origine un mouvement de contestation de l’ordre social qui prévaut dans la province du Soum. Malgré une reprise en main de la situation par les autorités au printemps 2017, la crise est loin d’être terminée. Le Burkina et ses partenaires sont conscients que cette crise exige une réponse globale, et non uniquement militaire et que sa résolution définitive dépend en partie de la situation au Mali. Cette réponse devra tenir compte des dimensions sociales et locales qui prévalent sur les dimensions religieuses et sécuritaires de la crise.

Naissance du groupe terroriste d’Ansarul Islam

Malam Ibrahim Dicko de son vrai nom Boureima Dicko, est issu d’une famille de marabouts et originaire de la localité de Soboulé, dans la province du Soum au Burkina Faso. Il commence à prêcher en 2009 dans des villages alentour. Il fonde une association islamique baptisée Al-Irchad et crée sa propre école coranique en 2012. Dans ses discours, il prône notamment l’égalité entre les Peuls et les Rimaïbé (descendants des populations autochtones réduites en esclavage). La même année, son association est officiellement reconnue par les autorités. Il est écouté dans toute la province, notamment grâce à ses talents d’orateur et à son discours contestataire.

Des années durant, Malam prône l’égalité entre les classes sociales. Il remet en cause la toute-puissance des chefferies coutumières et le monopole de l’autorité religieuse détenu par les familles maraboutiques qu’il accuse de s’enrichir aux dépens des populations. Cette rhétorique lui vaut un écho considérable, surtout parmi les jeunes. Même s’il perd une grande partie de ses adeptes lorsqu’il bascule dans la lutte armée, il parvient à en conserver suffisamment pour mener une guerre de basse intensité contre les autorités locales et nationales.

Pourtant en 2015, Malam est de plus en plus isolé. Il rallie la katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa et affiliée à Ansar Dine dans le Nord du Mali. Le nord du Burkina Faso lui sert déjà de base arrière pour la quarantaine d’hommes qui combattent sous ses ordres. À cette période, Amadou Kouffa s’oppose à une insurrection au Burkina considérée comme prématurée et pouvant perturber les trafics d’essence et de vivres qui ravitaillent ses combattants. Malam Dicko obéit dans un premier temps à ses instructions. Il est arrêté par les forces françaises avec une vingtaine de ses étudiants près de Tessalit au cours de l’opération Serval avant d’être relâché mi-2016. De retour à Djibo, il a changé de discours. Malam s’est radicalisé. Au sein d’Al-Irchad, son extrémisme passe mal auprès de la majorité. L’émir de Djibo le désavoue. Seul un cercle restreint de fidèles le suit pour aller s’entraîner au Mali.

Avec ses plus fervents partisans, ils décident de s’en extraire pour créer leur propre groupe : Ansarul Islam. Au moment de l’opération « Séguéré », menée par l’armée burkinabé près de la frontière malienne, Dicko décide de passer à l’insurrection armée. Un mois plus tard, Ibrahim Dicko publie un communiqué dans lequel il revendique l’attaque de Nassoumbou menée contre l’armée burkinabé et se donne le titre de « commandeur des croyants » et de « guide d’Ansarul Islam ». Son but est clair : faire reculer l’Etat dans le nord en faveur de la renaissance du royaume peul du Macina fondé au début du XVIIIe siècle par Sékou Amadou, un illustre marabout.

Certes, le Mali sert de base arrière à Ansarul Islam mais l’insécurité au Nord du Burkina Faso ne résulte pas uniquement d’un déficit de développement, elle est surtout le résultat d’une crise profonde. C’est sur ces fractures très locales que Malam bâtit sa popularité. Si bien qu’Ansarul Islam est d’abord un mouvement de révolte, porte-voix des « esclaves peuls », les Rimaïbés, avant de devenir un mouvement de contestation de l’ordre social des populations du nord, qui ne détiennent ni pouvoir politique ni autorité religieuse.

Contrairement à l’attitude adoptée par certains mouvements djihadistes, Ansarul Islam n’a pas cherché le contrôle d’une partie du Burkina Faso. Il a plutôt réussi à faire basculer toute la province dans la violence généralisée en utilisant une rhétorique basée sur la lutte contre les inégalités sociales, les injustices, la mal-gouvernance de l’élite politique. C’est parce qu’il s’attaque principalement aux forces de sécurité, aux représentants civils de l’État, ainsi qu’à ses symboles que son discours a obtenu un certain écho parmi les populations de ces zones.

L’intérêt des zones rurales pour ce groupe

Au Burkina, c’est dans les milieux ruraux que l’absence de l’État est la plus marquée. Les groupes criminels se sont donc focalisés sur ces régions. Mais ils ne s’installent pas dans les zones qu’ils ont conquises. Ils ont adopté un style de gouvernance à distance.

C’est aussi dans les zones rurales que les populations ont une vision négative de l’État et du pouvoir central. Ici, ce sont bien les abus, les exactions et l’impunité juridique des forces de l’ordre contre les citoyens qui sont les causes de la montée de la violence. Il est donc facile pour les groupes extrémistes de se présenter comme une alternative vertueuse en se déchaînant contre l’immoralité des élites au pouvoir. Le constat est donc évident : d’une part, l’absence de l’État offre une scène idéale aux groupes terroristes ; d’autre part, sa présence dans certaines localités affectées facilite l’implantation des groupes extrémistes et contribue à faire basculer les populations de ces zones en leur faveur.

L’influence du Mali au Burkina Faso

Ansarul Islam n’a pas l’apanage de la violence dans le nord du Burkina Faso. Depuis 2016, le pays est menacé par des groupes terroristes venus du Mali qui ont trouvé dans la région du Sahel burkinabè un terreau propice pour se développer. Même si ces groupes terroristes utilisent toujours le Mali comme base arrière, ils s’appuient en grande majorité sur des citoyens locaux du Burkina Faso. Au début de leurs incursions, ils avaient les mêmes buts qu’Ansarul Islam. D’ailleurs Malam partageait la même vision progressiste que le prêcheur malien Hamadou Koufa, fondateur du Front de libération du Macina (FLM), un groupe affilié à Ansar Dine. Pourtant, rapidement les deux hommes vont tomber en désaccord. Malam désapprouve la décision de Koufa de s’être rallié au JNIM, dont la naissance a été annoncée le 1er mars. Présidée par Iyad Ag Ghali, fondateur d’Ansar Dine, elle regroupe les grands pontes du terrorisme ouest-africain, d’AQMI à Al-Mourabitoune.

Dans cette partie du Burkina, le JNIM a pour mode opératoire les enlèvements, les attaques contre les symboles de l’État et la pose d’engins explosifs improvisés. C’est autour de cette organisation que d’autres petits groupuscules de trafiquants et de délinquants écument et contrôlent l’économie grise. Évoluant sur le même terrain, ils se sont par la suite radicalisés en voyant l’évidence de l’intérêt collaboratif.

En juin 2017, une publication sur une page Facebook d’Ansarul Islam affirme que Jafar Dicko, qui est le frère cadet de Malam, prend sa succession à la tête du mouvement confirmant bien son décès. Pourtant, les violences djihadistes au Sahel de l’Afrique de l’Ouest se sont propagées dans le nord du Burkina Faso. Il est encore trop tôt pour évaluer l’efficacité à long terme de la réponse mise en œuvre sur le terrain. Mais, déjà, l’accalmie attendue en raison de la saison des pluies ne s’est pas produite. Plusieurs nouvelles attaques meurtrières se sont déroulées au Nord du Burkina en juillet, août et septembre dernier. L’affaiblissement de ce groupe armé ne suffira pas à régler la crise sécuritaire et sociale du Nord du Burkina. Celle-ci perdurera tant que les causes profondes qui ont permis son essor existeront avec la possibilité d’une extension de la crise à d’autres provinces.

Sa résolution définitive dépendra en partie de la stabilisation du Mali ainsi que de la mise en place par le gouvernement et ses partenaires de plans efficaces de développement. Mais elle viendra aussi et surtout de la création de nouveaux équilibres sociaux et d’un règlement par les populations locales de leurs divisions actuelles.

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